Le monde publie le 7 juin 2010, un article « Hacker » la société de surveillance, dans lequel l’auteur définit le mot hacker dans son vrai sens. Enfin en grand média qui ne confond pas hacker et cracker (ou pirate). Je me suis permis de vous présenter l’article dans son intégralité afin qu’il ne se perde pas dans les abîmes de l’Internet.

Voici donc l’article à suivre écrit par Jean-Marc Manach.

Les hackers font peur. Pourtant, c’est à eux que l’on doit une bonne partie de l’internet et de l’informatique tels qu’on les connaît aujourd’hui. Harcelés par les autorités, les services de renseignement, en butte à certaines entreprises monopolistiques, ils ont dû apprendre à se défendre. Ce pour quoi les principaux défenseurs des libertés, sur l’internet, sont des informaticiens, qui ont compris que « la loi, c’est comme le code, on peut la  » hacker » ».

La majeure partie des hackers passent leur vie à coder. Un certain nombre d’entre eux, de plus en plus nombreux, passe aussi de plus en plus de temps, et d’énergie, à promouvoir, et construire, une société de l’information qui garantirait nos libertés. Et force est de constater que, la majeure partie du temps, ils trouvent toujours moult moyens de dénoncer et combattre les projets de loi répressifs, de trouver des parades aux technologies de surveillance ou de privation de droits, et donc, in fine, de garantir la possibilité d’exercer nos libertés.

In fine, la question qui se pose aujourd’hui est peu ou prou la même que celle qui prévalait au tournant des années 70, lorsque des féministes, homosexuels, enfants d’immigrés, ont réclamé le droit d’être libre de vivre leur vie sans être discriminés, avec les mêmes droits que les mâles blancs dominants, et sans avoir à se cacher ou à se plier aux coutumes et usages de ceux qui ont le pouvoir.
Sur l’internet, les défenseurs des libertés ont un temps d’avance, mais sont constamment harcelés. Dans l’espace physique, les ennemis de la liberté ont gagné le combat idéologique, mais peinent à démontrer l’efficacité du tout-sécuritaire. Et le vent tourne. Ainsi, dans son tout premier discours de politique générale, Nick Clegg, le nouveau Vice-Premier ministre libéral-démocrate britannique, a déclaré vouloir mettre un terme à la société de surveillance :

« Il est scandaleux que les gens respectueux des lois soient régulièrement traitées comme si elles avaient quelque chose à cacher. »

Evoquant un « big bang » politique, et une « révolution du pouvoir » visant « la liberté du plus grand nombre, et non pas le privilège de quelques-uns », Nick Clegg a déclaré vouloir réinstaller « les fondamentaux de la relation entre l’État et le citoyen » afin de « rendre le pouvoir au peuple », et mettre un terme aux dérives sécuritaires du précédent gouvernement labour (de « gauche »). Au programme :

  • Abandon du projet de carte d’identité (qui n’existe pas en Grande-Bretagne, non plus qu’aux USA), et du fichage systématique des enfants. Interdiction de ficher l’ADN des suspects (le fichier génétique français recense moins de 25% de personnes condamnés : plus de 75% des 1,2 millions de personnes qui y sont fichés y sont toujours “présumées innocentes“).
  • Le recours à la vidéosurveillance sera plus sévèrement encadré. L’utilisation de l’internet, et des emails, ne sera plus systématiquement surveillée, mais seulement en cas de besoin.
  • Nombre de lois anti-terroristes ou criminalisant la liberté d’expression, ou de manifestation, seront tout bonnement abolies (le gouvernement appelant les citoyens à dénoncer celles qui rognent sur les libertés des citoyens)…

Une partie de la solution réside dans ce type de détricotage, et donc de « hack », de l’arsenal législatif de cette spirale sécuritaire infernale. Une autre partie relève de la possibilité de « hacker » les technologies de cette société de surveillance, pour le libérer, ou en tout cas nous donner la possibilité, vitale en démocratie, d’y vivre en toutes libertés.

Les hackers ont moult fois démontré qu’il était possible de hacker à peu près tout ce qui repose sur des systèmes informatiques et composants électroniques (puces RFiD, systèmes de vidéosurveillance ou biométriques, papiers d’identité « sécurisés », réseaux WiFi, machines à voter…), et que cette surveillance « high tech » était en fait soluble dans le « low tech », pourvu que l’on s’y penche un peu, et que l’on s’en donne les moyens.

Généralement, il s’agit de « preuve de concept », ou POC (de l’anglais Proof of concept) visant à démontrer la faisabilité d’une technologie, méthode ou idée, comme lorsque les hackers du Chaos Computer Club allemand ont publié l’empreinte digitale du ministère de l’Intérieur, afin d’illustrer le risque d’usurpation d’identité biométrique, ou lorsque leurs pairs hollandais du groupe The Hacker‘s Choice ont réussi à créer un « vrai-faux » passeport « sécurisé » au nom (et avec la photo) d’Elvis Presley.

Au-delà de la faisabilité technologique de ce genre de hacks, l’objectif est bien évidemment politique, et n’a probablement jamais été aussi bien formulé que par Raymond Forni, le « père inspiré » de la loi Informatique et libertés, vice-président de la CNIL de 1981 à l’an 2000, poste qu’il quitta pour prendre la présidence de l’Assemblée Nationale. Evoquant, en 1980, le projet du ministère de l’Intérieur de traitement automatisé des cartes nationales d’identité et, dans la foulée, les titres de séjour des étrangers, Raymond Forni avait déclaré que « Rien n’a jamais été réalisé d’approchant en France si ce n’est au détriment des Juifs pendant la dernière guerre » et qui, quelques années plus tard, se fit encore plus explicite :

« Dans une démocratie, je considère qu’il est nécessaire que subsiste un espace de possibilité de fraude. Si l’on n’avait pas pu fabriquer de fausses cartes d’identité pendant la guerre, des dizaines de milliers d’hommes et de femmes auraient été arrêtés, déportés, sans doute morts. J’ai toujours été partisan de préserver un minimum d’espace sans lequel il n’y a pas de véritable démocratie. »

Jean-Marc Manach